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Peut-on être catholique et bouddhiste à la fois ? Par le Père Sénécal

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Peut-on être catholique et bouddhiste à la fois ? Par le Père Sénécal

Message  Disciple Laïc le Sam 20 Oct - 15:28



Entretien avec le père Bernard Sénécal, Jésuite, enseignant le bouddhisme au département des religions de l'Université Sogang à Séoul (Corée du Sud).




Un texte du Père Bernard Sénécal :


Apprendre des Bouddhistes en Corée


J’ai été envoyé en Corée du Sud en 1985. La Compagnie de Jésus cherchait à y internationaliser sa présence. À Séoul, des Jésuites Coréens et Américains géraient l’université Sogang, l’une des meilleures du pays. L’ex-Supérieur Général, le Père Adolfo Nicolás, s’y trouvait pour les aider à surmonter leurs différences. Il me prévint que dix ans seraient nécessaires pour m’initier à la langue ouralo-altaïque et à la culture sinisée locales, et pas moins du double pour commencer à rendre à l’Église coréenne un service novateur. La tentative d’internationalisation de la communauté séoulienne s’est soldée par un échec, mais ces paroles se sont avérées justes.

Grâce à l’obtention d’un doctorat en bouddhisme coréen en 2004 et, en 2007, d’un diplôme de maître Seon (le terme coréen désignant le Zen), je me trouve aujourd’hui – avec quelques laïcs coréens et étrangers – à la tête d’une toute petite communauté d’un genre unique au pays du Matin Calme : œcuménique, interreligieuse et internationale. Jumelée à une association bouddhiste coréenne dite ‘La Voie du Seon’ (Seondohoe) et rattachée à la lignée du maître Chinois Linji (†. 849), elle se spécialise dans une rencontre multi-dimensionnelle avec la tradition fondée par le Buddha (circa 563-483 av J-C). C’est la Communauté du Champ de Pierre au Bout du Chemin ou WESFC (Way’s End Stone Field Community). Inspiré du sol pierreux et du nom du village où elle se situe, ce nom exprime le désir d’aller au bout du chemin de la rencontre avec les bouddhistes, l’autre, et le Tout Autre, quelle qu’en soit l’aridité.

Située en basse altitude, dans les contreforts des Alpes coréennes, à une centaine de km à l’est de Séoul, cette nouvelle communauté pratique l’agriculture organique (3000/m²) : arachides, maïs, patates douces, etc. Elle inclut aussi quelques personnes souffrant d’un handicap physique. Le philosophe A. Jollien et sa famille sont venus s’y former pendant trois ans (2014-2016).

Après plusieurs années de résistance, l’autorisation pour la fonder a été accordée le 1er septembre 2014 par le P. Yohan Cheong, nouveau Provincial des Jésuites de Corée, dès le premier jour de son mandat, et dans la foulée de la visite du Pape François en Corée (mi-août 2014). En avril 2015, après 6 mois de négociations serrées, le gouvernement coréen a accordé à la WESFC le statut d’association religieuse d’intérêt public sans but lucratif. Une reconnaissance due au fait que la communauté ouvre un espace de rencontre et de vie, au-delà des tendances au repli identitaire et au fractionnement caractéristiques du pays.

Au plan géopolitique, en effet, la Corée demeure une péninsule divisée en un Nord et un Sud toujours en état de guerre. Bien qu’en théorie Pyongyang et Séoul ne soient situées qu’à une heure de train express, l’écart politique, économique et culturel, ainsi que la tension militaire entre ces capitales sont tels que leur réunification paraît hautement improbable. D’aucuns considèrent cet état, tampon entre la Chine, le Japon et la Russie, comme la zone du Pacifique où le risque d’un affrontement entre Pékin et Washington est maximal. À cet égard, la nomination de Donald Trump à la présidence des USA n’a rien de rassurant.

Aux plans économique et politique, par rapport au Nord communiste en faillite, le Sud, fortement urbanisé et démocratique (depuis 1988), jouit d’une avance technologique écrasante. Mais au plan social, sa démocratie est en crise ; sa natalité est parmi les plus basses du monde ; son taux d’alcoolisme rivalise avec celui de la Russie ; et son taux de suicide est le plus haut des pays de l’OCDE. Le service militaire est obligatoire ; il dure vingt mois et demeure fort dangereux. La jeune génération du Sud a surnommé son pays ‘Hell Choseon’, (i.e. l’enfer coréen), et souhaite à quelque 70% pouvoir émigrer vers le Canada, les USA, l’Australie ou la Nouvelle Zélande.

Au plan religieux, l’éthos sud-coréen se compose de strates : chamanique, confucéenne, taoïste, bouddhique (depuis circa 372) et chrétienne (depuis circa 1784). La couche confucéenne (1392-1910), domine les autres. Elle induit des comportements claniques et favorise des rapports sociaux fortement hiérarchisés qui tendent à exclure tout dialogue. Le chamanisme est marginalisé, l’œcuménisme quasi absent (catholiques : 8% ; protestants : 19%) et le dialogue entre chrétiens et bouddhistes (23%) presque inexistant. Pour déclencher un ‘conflit sans merci’, il suffit qu’un prêtre rencontre un pasteur protestant, ou qu’un bonze rencontre l’un des deux derniers. Les mariages mixtes et interreligieux sont difficiles, sinon quasi impossibles. Nombre de chrétiens attirés par le bouddhisme, et inversement, souffrent de cet état de fait. Mais rares sont les lieux où il leur est possible d’en parler ouvertement.

Face à cette situation, depuis 2005, au département des religions de l’université Sogang, je suis professeur titulaire, chercheur et assistant rédacteur en chef du Journal of Korean Religions, une revue académique internationale unique en son genre. J’ai été amené à réaliser que l’enseignement supérieur – lorsqu’il n’est pas ancré dans la spiritualité et relié à la Nature – est incapable de transformer les modes de pensée des étudiants, leur conscience du monde. Au carrefour de la Voie du Christ et de celle de Buddha, la WESFC leur propose une spiritualité qui concilie réflexion intellectuelle et – par la pratique de l’agriculture organique – un contact rude et dépouillant avec la terre. Cette nouvelle spiritualité se veut aussi radicalement christocentrique bien qu’ouverte aux autres traditions. Elle cherche à offrir, au cœur du nord-est asiatique, un espace de communication et de paix, par-delà les multiples fractures dont souffre, à l’instar du monde, la péninsule du Matin Calme.


Bernard SENÉCAL sj

Nom coréen : Seo Myeongweon

février 2017


En réponse et écho :

Article du journal La Croix :

https://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Les-chemins-de-traverse-d-un-moine-bouddhiste-2015-04-01-1297924

Les chemins de traverse d’un moine bouddhiste
FRÉDÉRIC OJARDIAS, à Séoul , le 01/04/2015



Marqué par ses neuf mois passés dans un monastère bénédictin français, le Vénérable Hyangjok, moine bouddhiste sud-coréen s’attache à encourager un dialogue intermonastique encore balbutiant.

En décembre 1989, un jeune moine bouddhiste sud-coréen de 29 ans pousse la porte du monastère bénédictin de la Pierre-qui-Vire, caché dans la forêt du Morvan. Il y restera neuf mois, partageant chaque instant de la vie des moines : le travail, l’étude, la prière, les repas, l’ascèse.

Mais ce n’est qu’une vingtaine d’années plus tard que le vénérable Hyangjok, devenu l’un des principaux dignitaires de l’ordre Jogye, la première congrégation bouddhiste de Corée du Sud, publie le récit de son expérience monastique catholique.
Un succès de librairie

Son livre, Ascèse dans un monastère de France (1), qui vient d’être traduit en français, est un succès de librairie dans son pays natal : 70 000 exemplaires vendus. Son visage s’éclaire d’un large sourire lorsqu’il évoque son séjour à la Pierre-qui-Vire et la Règle de saint Benoît.

« Je me souviens encore des gestes que l’on utilisait pour communiquer en silence », démontre-t-il, mouvements des mains à l’appui, lors d’une rencontre autour d’un thé dans le grand temple de Jogyesa, en plein cœur de Séoul.
La solitude, la faim, la mise à l’écart

Hyangjok ne cache pas les difficultés rencontrées au monastère : l’absence de chauffage et le froid de l’hiver français, « maussade et désagréable », la solitude, ses problèmes de communication en français, la faim.

Lors des messes, il ne peut prendre part à l’eucharistie et se sent mis à l’écart, « comme un sac d’orge emprunté ». Il est aussi étonné de voir ses frères moines porter « des chaussettes reprisées », une habitude très peu coréenne : « L’économie leur était une habitude chevillée au corps. »
Compassion bouddhique et amour catholique

Mais il s’émerveille aussi de découvrir de nombreuses similitudes entre bouddhisme et catholicisme. « Ils diffèrent par l’histoire et la culture, mais on peut dire qu’ils sont semblables en ce qu’ils recherchent la communion avec la nature, et qu’ils ont pour but de réconforter les hommes. Compassion bouddhique et amour catholique ne font qu’un », estime-t-il.

La pratique de la méditation silencieuse des bénédictins lui rappelle la méditation bouddhiste seon (zen, en japonais) : « L’insistance portée chez nos maîtres sur la pratique conjointe des études scolastiques et des études du seon, ainsi que sur la pauvreté vécue à travers l’entraide communautaire, n’est pas différente de celle de la Règle de Benoît. »
Mieux comprendre la religion de l’autre


Le vénérable Hyangjok admire également l’esprit d’ouverture des catholiques et se dit « stupéfait » de constater qu’un prêtre affiche dans son bureau une représentation d’un bodhisattva. « Le monde religieux coréen devrait s’en inspirer. C’était parce que le sens de l’ouverture et de la tolérance y était de ce niveau que moi, moine bouddhiste de Corée, j’y fus volontiers accueilli. »

Avec son livre, le vénérable Hyangjok espère encourager « à communiquer et à mieux comprendre la religion de l’autre », explique-t-il encore, érigeant en exemple les excellentes relations qu’entretiennent historiquement, en Corée du Sud, bouddhistes (23 % de la population) et catholiques (10 %). Les relations des protestants évangéliques (18 %) avec les autres religions sont beaucoup plus houleuses.
> Lire aussi : Le catholicisme, religion la plus digne de confiance en Corée du Sud

« Une humanité profonde »

« Hyangjok a une grande sagesse et manifeste une ouverture exceptionnelle. Il a une vision, une humanité profonde, il écoute », confie le P. Bernard Senécal, jésuite et grand spécialiste du bouddhisme coréen.

Ce professeur à l’université Sogang de Séoul a relu la traduction du récit de Hyangjok. « Il a donné neuf mois de sa vie. C’est extraordinaire, du point de vue d’un bouddhisme coréen très conservateur. Il est allé extrêmement loin, à tel point qu’il est devenu l’objet de critiques ! Les plus conservateurs lui ont reproché ce voyage à l’étranger. »

Le P. Senécal regrette que, sous les apparences de l’entente cordiale entre bouddhistes et catholiques coréens, le dialogue interreligieux reste superficiel : « Au pays du Matin calme, carrefour du bouddhisme et du catholicisme, le potentiel interreligieux reste quasiment inexploité » (2).
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« Sortir de l’ignorance »


« Pourquoi le moine est devenu moine ? Pour sortir de l’ignorance. » À la question de ce qui inspire sa vie et sa pensée, le vénérable Hyangjok répond par la pratique du seon (zen).

Il insiste en particulier sur la résolution de cas ou d’énigmes (kongan en coréen, koan en japonais), exercices spirituels qui sont un élément clé de l’enseignement bouddhiste de maître à disciple.

Les koans sont des paroles d’éveil. « Leur réponse n’est pas toujours verbale. Leur résolution est un travail qui vous aura déplacé et permis d’entrer dans une intuition. De façon intuitive, vous trouvez une réponse, qui n’est écrite nulle part », précise le jésuite Bernard Senécal.

Premier koan que Hyang­jok a dû résoudre : Bouddha, silencieux, arrache du lac une fleur de lotus et la tend à ses disciples, interdits ; l’un d’entre eux sourit, et Bouddha lui sourit en retour…
FRÉDÉRIC OJARDIAS, à Séoul
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