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Le Coran : ni vers ni prose ?

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Le Coran : ni vers ni prose ?

Message  Blaise le Sam 15 Nov - 21:43

Quelle est au juste l'organisation rythmique et la prosodie du texte coranique? s'agit-il de vers? de prose? d'une prose fortement cadencée, comme ont su en faire des Cicéron, des Bossuet, des Chateaubriand? ou encore, le Coran s'apparenterait-il davantage au vers libre, avec ses blancs qui ménagent des pauses, des disjonctions, des rapprochements de sens, toute une hiérarchisation des accents, avec leur débit plus mesuré, et où chaque mot résonne?

J'ai trouvé ce texte d'Ibn Khaldûn :


Ibn Khaldûn a écrit:La langue des Arabes et leur discours se divisent en deux branches. L’une est la poésie, c’est-à-dire le discours qui a un mètre et des rimes, ce qui signifie que chaque vers se termine par une lettre déterminée, qu’on appelle « rime ». L’autre est la prose, c’est-à-dire le discours non métrique.

Chacune de ces deux branches comprend d’autres subdivisions et d’autres types de discours. La poésie embrasse l’éloge, les poèmes épiques, l’élégie. La prose est de deux sortes : la prose rimée qui se découpe en unités, avec une seule rime d’un bout à l’autre ou tous les deux mots, cette rime étant appelée saj’ ; et la prose libre, où le discours est entièrement libre, sans aucun découpage en parties, et sans obligation de rime ou de rien d’autre. Elle est employée dans les sermons et les prières, et dans les discours où l’on veut inspirer le désir ou la crainte.

Bien qu’il soit en prose le Coran n’entre dans aucune des deux catégories de la prose [qu’on vient de voir]. On ne peut dire ni que c’est de la prose libre ni que c’est de la prose rimée. Il est découpé en versets qui s’arrêtent là où le goût indique qu’il doit y avoir une interruption du discours, qui reprend au verset suivant. Il contient des « répétitions », mais sans qu’il y ait obligatoirement d’assonances, comme dans la prose rimée, ou de rime [comme en poésie]. C’est là le sens du verset : « Allah a fait descendre le plus beau des discours en une Ecriture, en ses parties, semblables à des Répétées, par laquelle se hérisse l’épiderme de ceux qui redoutent leur Seigneur. [Coran, XXXIX, 23] » Dieu a dit aussi : « Nous avons séparé les versets. [Coran, VI, 97, 98, 126] » C’est pour cela que les fins du verset sont appelées fawâsil, « séparateurs ». Ce ne sont pas des assonances, comme celles de la prose rimée, car elles ne sont pas soumises aux mêmes obligations que dans celle-ci, et ce ne sont pas non plus des rimes comme en poésie. Pour les raisons que l’on vient de voir, on a donné généralement le nom de « Répétées » à tous les versets coraniques. Mais on l’utilise en particulier pour la première sourate du Coran, parce que les « Répétées » y sont prépondérantes, de même qu’on utilise le mot « étoile » pour désigner les Pléiades. Aussi a-t-on appelé cette sourate les « Sept Répétées ». Si l’on compare notre explication à celle des commentateurs du Coran, on verra qu’elle est meilleure.

(IBN KHALDUN, Le livre des Exemples, I : Autobiographie/Muqaddima, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2002, p. 1124)





En 1985, dans sa postface aux Psaumes de Claudel, Lépold Sédar Senghor écrivait que « le verset sémitique » (cela vaut aussi bien pour la Bible que pour le Coran) est « fait de répétitions qui ne se répètent pas » (CLAUDEL Paul, Psaumes, Paris, Téqui, 1990, p. 281). Ni composition en vers ni prose « libre », donc. Alors s’agit-il de prose rimée ? Ibn Khaldûn prétend que non.

Pour As-Suyūtī l’exceptionnalité du Coran s’explique par le fait que celui-ci n’entre dans aucune des catégories de discours établies par les humains - parce qu'il en opère la synthèse :

As-Suyūtī a écrit: Le premier, en joignant les lettres simples, l’une avec l’autre, pour former les trois catégories de mots : noms, verbes, et particules. Le second, la composition de ces mots, l’un avec l’autre, pour que des phrases douées de sens en résultent. Ceci est, à savoir, la sorte [de discours] que tous les gens emploient dans leurs conversations et pour satisfaire leurs besoins. On l’appelle discours en prose [al-manthur min al-kalām : oratio soluta]. Le troisième consiste à joindre des parties de cet art du discours avec d’autres de telle sorte qu’il forme des "commencements" [mabādī], des caesurae [maqāti’], des préludes [madākhil], et des transitions [makhārij]. On l’appelle oratio vincta [al-manzūm, discours disposé rythmiquement]. Le quatrième consiste à ajouter, outre cela, la rime [tasjī’] aux groupes finaux [awākhir]. On l’appelle prose rimée [al-musajja’]. Le cinquième consiste à ajouter de plus, le mètre [wazn]. Et on appelle cela poésie [shi’r]. Le manzūm est utilisé dans les relations mondaines appelées adresse [khitāba] ou dans la correspondance appelée épître [risāla]. Il n’y a pas d’autres sortes de discours humain au-delà de ces catégories, et chacune d’elles a sa structure [nazm] spéciale. Le Coran unit les beautés de toutes dans un style totalement différent d’elles, ce qui montre qu’il ne peut proprement être appelé épître [risāla] ni adresse [khitāba] ni poésie [shi’r] ni prose rimée [saj’].

(MESCHONNIC Henri, Critique du rythme, anthropologie historique du langage, Paris, Verdier, 1982, p. 464)

Henri Meschonnic écrit pour sa part:

Henri Meschonnic a écrit:[…] Le Coran est de la poésie et n’en est pas. Il est de la prose rimée et n’en est pas. La poésie est rimée. La prose peut l’être aussi. Le Coran n’est pas reconnu prose rimée parce que la rime n’y est pas obligatoire, comme dans la prose rimée de chancellerie. Mais il y a des rimes. La rime ou l’assonance finale du verset, dans le Coran, est nommée fāsila, « coupe ». Blachère note : « Les musulmans se refusent à employer le mot qâfiya (pl. qawâfi) ou qarîna (pl. qarâ’in), pour désigner la rime coranique, parce que ces termes s’appliquent à la poésie ou à la "prose rimée" des devins [Régis Blachère, Introduction au Coran, Maisonneuve-Larose, 1977, n. 244.] ». Il fallait sans doute d’autant plus différencier la Révélation qu’elle utilisait la même prose rimée-rythmée que les devins pré-islamiques [Ibid., p. 178 à 179.]. Il y a une rythmique, non une métrique du Coran.

(MESCHONNIC Henri, Critique du rythme, anthropologie historique du langage, Paris, Verdier, 1982, p. 464)

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