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Marcel Jousse, découvreur du style oral

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Marcel Jousse, découvreur du style oral

Message  Roque le Lun 5 Mai - 20:15

Ce post vient en appui au sujet sur la rhétorique sémitique : http://dialogueabraham.forum-pro.fr/t2289-la-rhetorique-semitique

Marcel Jousse est précurseur à plusieurs titres :

- Il est l'initiateur d'une science nouvelle : l'Anthropologie du Geste ;
- Il est le penseur de la tradition orale avec ses lois et mécanismes universels : bilatéralisme, rythme, formulisme, colliers, comptage, sériage, ordrage, agrafage, etc .. ;
- Il définit la « stylistique orale » par ces différents procédés conscients et structurés par opposition au « bouche à oreille », non maîtrisé et déstructuré correspondant, dans les faits, à des racontars aléatoires ;
- Il a décrit l’utilisation des notions de « colliers-compteurs » et de « perles leçons » dans le milieu ethnique palestinien, donc en araméen.

Nous devons l’essentiel de ce post à Yves Beaupérin, directeur pédagogique de l'Institut de Mimopédagogie Marcel Jousse.


I. L’homme (1886 - 1961)

Si on doit résumer « l’homme » à gros traits, c’est un enfant nourri par la tradition orale sarthoise en France. Marcel Jousse est de ces rares hommes, dont la réflexion au plus haut niveau universitaire est uniquement une « prise de conscience » et une restitution de son expérience d’enfant.

UN ENFANT GRANDI DANS LA TRADITION ORALE:

Un enfant à l’école de la « linguistique expérimentale » de sa mère et des paysans sarthois illettrés

Marcel Jousse est de ces rares hommes dont la réflexion n’est qu’une restitution de son expérience d’enfant. C’est ce qu’il dit lui-même. « Je vous ai dit bien des fois que ce que j’apportais, c’est à ma mère que je le devais. C’est vraiment grâce à la formation linguistique, et j’allais dire, expérimentale de ma mère que je peux apporter quelque chose de nouveau » (1, page 93)

Il nait dans un milieu complètement illettré au niveau de sa grand-mère. Sa mère a fait « trois hivers » de primaire et sait un peu lire. Il raconte que sa grand-mère « rythmait-mélodiait » les cantilènes, c’est-à-dire dans le balancement des phrases et en chantonnant. « Jamais ma mère ne m’a « causé » l’Evangile, toujours elle me l’a « rythmé mélodié ». Vous pensez un peu tout ce que cela peut jeter dans une vie d’homme ! De là ceux qui me connaissent savent l’amour puissant que j’ai porté à l’étude de cet être formidable qu’est Rabbi Iéshoua. » (1, Page 93) Il prend conscience du texte des Evangiles transposé dans l’univers « rythmo-mélodié » de la tradition orale – alors que le texte français du catéchisme n’est pas spécifiquement adapté à cette pratique … Il raconte que ses parents récitaient l’entièreté du catéchisme mot à mot par cœur tenant le livre dans une armoire fermée à clé pour vérifier de temps à autre un mot en cas de doute – un peu à la manière du « l’armoire de la Torah » chez les juifs.
« Ce qui me frappait, c’était évidemment cette exigence de l’exactitude de la tradition, mais aussi l’effarante somme de choses apprises. Le mémoire ! nous n’en soupçonnons pas la force ! Lorsque j’ai simplement mis sous forme de « colliers » la série des textes qui composent cet ouvrage sur le « Style orale rythmique et mnémotechnique », les philologues se sont récriés : « Mais c’est absolument impossible que la mémoire humaine ait une pareille puissance ! » C’est qu’eux-mêmes étaient des êtres totalement dépourvus de mémoire, ne l’ayant pour ainsi dire, jamais exercée. » (Marcel Jousse. 1er février 1934).
Il raconte encore que cette bonne vieille illettrée, la « mère Guespin » lui avait dit qu’on ne peut se tromper entre le premier et le septième commandement de Dieu, « parce qu’ils sont faits pareils ». « Et alors, en se balançant d’avant en arrière et de droite à gauche, comme elle berçait jadis, lentement, doucement ses petits « quéniaux », elle me récita ou plutôt me « rythma-mélodia » sur un vieil air populaire et très mnémotechnique. »


En fait, elle indiquait par le mime que ce qui était, pour elle, identique. Ce qui était " pareil " c'était non les mots, mais la structure du texte. Elle montrait par la voie du mime, donc expérimentale, ce que sont – en termes savants - « la prise de conscience du rythme et le double bilatéralisme humain. »

Il raconte encore les veillées d’hiver dans son milieu d’origine sarthois avec des paysans illettrés capables – non de chanter – mais de psalmodier des quantités de cantilènes au mot à mot –parfois reprises par les vieilles grands-mères qui en savaient d’avantage. Il raconte aussi  ses expériences avec les improvisateurs basques capables à tour de rôle d’improviser sur un thème imposé.
« L’utilisation consciente de ces procédés : mots-agrafes, symétries, enfilades, allitérations, jeux de mots, computs, etc., jointe à l’utilisation, le plus souvent inconsciente, des lois mnémoniques, constitue pour ces traditions, une véritable stylistique orale. C’est pourquoi Marcel Jousse a forgé le terme de style oral  pour caractériser ces traditions. Cette stylistique, toute ordonnée à la facilitation de la mémorisation, fait, de ces traditions, tout autre chose que des ragots  sans consistance, avec lesquels nous les confondons encore trop souvent. Pour lever une telle ambiguïté, Marcel Jousse établit une distinction très nette entre tradition orale  et tradition de style oral. La tradition orale est un ensemble de racontars individuels ou collectifs dont la caractéristique est précisément de n’avoir pas de style et de n’avoir que peu de valeur... La tradition de style oral et le jeu prestigieux de la mémoire qui en est à la fois la cause et la conséquence... est un fait vivant qui se joue dans des hommes vivants, à l’état pratique, d’une manière tellement quotidienne qu’il en presque inconscient... » (1, page 103)
Les deux encadrés, ci-dessus, sur « la véritable stylistique orale » et le précédent sur « l’ampleur de la mémoire en milieu oral » sont des paramètres complètement méconnues dans l’ouvrage de Marguerat et qui font que cet ouvrage auteur n’a aucune conception valable de la tradition orale. Voir : http://dialogueabraham.forum-pro.fr/t1976p15-la-parole-de-jesus-christ-a-la-sauce-marguerat#48439 On retrouve cette distinction sous un autre vocabulaire : tradition orale à distinguer de communication orale, c’est-à-dire libre et informelle) (6).


Dans son enfance, il parle le sarthois et non le français.

Ecolier, collégien, puis petit séminariste …il faut des études brillantes, il commence l’étude de l’araméen et de l’hébreu à 12 ans (4) est ordonné prêtre, puis entre dans la Compagnie de Jésus et fait toute la guerre de 1914-18.
Ses périodes d’enseignement : Sorbonne, Amphithéâtre Turgot de 1931 à 1945, puis de 1952 à 1957 ; Ecole d'Anthropologie, 1932-1950 ; Ecole des Hautes Etudes, 1933-1945 ; Ecole d'Anthropo-biologie, 1948 et Laboratoire de Rythmo-pédagogie, 1933-1940


II. Les questions posées par Marcel Jousse
« Si nous voulons définir en quelques mots l’orientation de l’œuvre de Marcel Jousse nous pourrions dire qu’elle vise à répondre essentiellement à trois questions :

« Comment l’homme, placé au milieu d’innombrables actions de l’univers, réagit-il à ces actions, et comment s’y prend-il pour conserver en lui le souvenir de ces actions et le transmettre fidèlement, de génération en génération à ses descendants ?

Dans cette question, trois problèmes sont posés : Comment réagit-il ? C’est le problème de la connaissance. Comment en conserve-t-il le souvenir ? C’est le problème de la mémoire. Comment le transmet-il ? C’est le problème de l’expression en tant que transmission du savoir. Voilà pourquoi on peut synthétiser l’objet des recherches anthropologiques de Jousse, en disant qu’il est à la recherche des mécanismes vivants de connaissance, de la mémoire et de l’expression humaine.
» (1, page 90).

III. Les lois et mécanismes de la tradition orale (5)

Ces lois et mécanismes de la tradition orale sont ce qu’il y a de plus novateur et opérationnel dans la pensée de Marcel Jousse.

1. Le rythmisme est la loi du « geste global », mimique et rythmique

a. Le mimisme.

JEU, REJEU, GESTES GLOBAUX ET MIMEMES (5):


Au premier rang de ces lois et mécanismes, Marcel Jousse place le « mimisme », qui est à l'origine de tous les processus de formation de la parole, de la pensée, de l'action logique dans les divers milieux ethniques. Le mimisme est d’après Marcel Jousse la grande loi anthropologique fondamentale innée. « Le mimisme de l’enfant est l’action spontanée d’imiter ou de mimer le réel qui l’entoure afin de se construire en mémorisant ce réel, c’est par le mimisme qu’il acquiert toutes ses connaissances. »
« La définition de la tendance mimique est encore à trouver ; nous ne savons pas ce que c’est. Il y a une force qui se développe, force admirable. Enlevez le mimisme à l’être humain vous le rendez absolument inapte à la conquête de la vie. » (5)
Surtout, il s’agit d’une capacité anthropologique universelle qui n’est liée à aucun milieu ethnique particulier. Le mimisme est cette force spécifique qui fait que l'enfant « rejoue » spontanément les sons, les mouvements, les « gestes » de son univers. Tout dans l’homme est « geste » : de la sensation jusqu'à son expression.

Lorsque l'homme ouvre ses organes récepteurs sur le monde qui l'entoure, ceux-ci subissent des modifications internes, parfois microscopiques, d'ordre musculaire, chimique ou électrique que Marcel Jousse qualifie de gestes. C'est ainsi, par exemple, que l'œil se modifie musculairement par l'ouverture ou la fermeture de la pupille, chimiquement par l'impression de la rétine, électriquement par la transmission d'un influx au cerveau via le nerf optique. Mais si la réception est un ensemble de gestes provoqués dans nos organes, il est important de souligner, à la suite de Marcel Jousse, que ces gestes ne restent pas cantonnés dans l'organe récepteur: ils irradient dans tout le corps. Autrement dit, la perception est globale: on ne voit pas qu'avec ses yeux, on n'entend pas qu'avec ses oreilles, on ne sent pas qu'avec son nez, on ne goûte pas qu'avec sa langue, on ne touche pas qu'avec sa peau; on voit, on entend, on sent, on goûte, on touche avec tout son corps. Et ce sont tous ces gestes de tout le corps qui constitue la réception, ce que Marcel Jousse appelle le rejeu.
Lorsque l'homme va prendre conscience de ces gestes qui se jouent en lui - ce que Marcel Jousse appelle des « mimèmes » - et qu'il va vouloir se les exprimer ou les exprimer à d'autres, il va faire rejouer ces gestes dans tout son corps, en conservant leur globalité. Toutefois, ils peuvent se rejouer sélectivement dans telle partie, sans perdre toutefois la globalité du rejeu. C'est ainsi que l'homme a tendance à privilégier le rejeu laryngo-buccal, appelé communément langage. Mais ce serait une erreur de concevoir le langage comme un tout en soi, en ignorant sa nature profondément gestuelle et surtout en ignorant qu'il n'est, pour Marcel Jousse, que l'efflorescence d'une gesticulation globale dont il ne saurait, en conséquence, être coupé. La parole humaine est une union indéchirable de rejeu corporel-manuel (ou gestes du corps et des mains) et laryngo-buccal ( ou gestes du larynx et de la bouche)(5).
Ces gestes globaux qui constituent le jeu et le rejeu de l’homme sont appelés « mimèmes » parce qu’ils sont de nature mimique, c’est-à-dire qu’ils tendent à imiter, à reproduire l’objet perçu. Le mot « geste » recouvre donc chez Marcel Jousse, tout ce qui peut être enregistré par les sens. Finalement, il s'agit du « langage » en un sens étendu à tout le domaine du corps, y compris au niveau microscopique des organes sensoriels. Ce qui est perçu par le corps est déborde largement le domaine de la perception verbale, la perception est dite « chosale ».


b. Le rythme

Dans le spoiler : gestes énergétique et rythmiques, gestes interactionnels ; l’ensemble se cristallise en un rythmo-mélodisme sémantique : geste corporel et geste laryngo-buccal. (5).

LE RYTHME DANS LES GESTES (5):

Ces gestes sont énergétiques et rythmiques. Par l'imitation, la reproduction, le mimisme plus exactement, de l'objet, l'homme tend à devenir l'objet avec tout son corps. C'est ainsi que Condillac nous dit que l'homme devient odeur de rose en recevant en lui l'odeur de rose. Cette aptitude spécifiquement humaine de pouvoir devenir chaque chose constitue ce que Marcel Jousse appelle le rythmo-mimisme. Comment l'homme, vertébré et quelque peu rigide, peut-il devenir toute chose? Comment peut-il devenir la mer avec la fluidité de ses vagues, le rocher avec la rigidité de sa composition ? En réalité, la seule chose que l'homme possède en commun avec toutes choses, c'est le rythme. C'est en épousant le rythme de chaque chose que l'homme peut devenir, avec les rythmes de tout son corps, cette chose. Tout dans l'univers, en effet, est énergie et l'énergie est essentiellement un mécanisme accumulatif et explosif. L'énergie s'accumule, explose et se récupère avant de recommencer un nouveau cycle d'accumulation, d'explosion et de récupération. C'est la succession de ces cycles répétitifs, à des intervalles biologiquement équivalents, qui crée le rythme. Pour l'homme rythmo-mimeur, toute chose est vivante, pleine d'énergie et propulsant constamment des rythmes qui lui sont spécifiques.

Ces gestes sont interactionnels. Si chaque chose de l'univers est un complexe d'énergie, plein de rythmes, elle est aussi en interaction continuelle sur les autres choses qui l'entourent. C'est le principe de l'interaction universelle également mis en évidence par Marcel Jousse. C'est ainsi que la pluie tombe du ciel, que la pluie arrose la terre, que la pluie frappe contre la vitre, que la pluie dévaste les récoltes, etc. Chaque chose, avec son rythme caractéristique, agit, avec un rythme caractéristique, sur une autre chose qui possède, elle aussi, son rythme caractéristique. C'est le rejeu de ces interactions qui constitue la base fondamentale de la communication inter- personnelle des expériences vécues. Toute interaction comporte donc trois phases: un agent - une action - un agi. Dans un rejeu global, chaque phase sera rejouée avec un geste corporel- manuel caractéristique et un geste laryngo-buccal caractéristique, propulsés chacun par l'explosion énergétique dont nous avons parlé plus haut. Au rythmo-énergétisme qui anime toute chose viendra donc s'ajouter le rythmo-phasisme, un nouveau rythme créé par la succession des trois explosions énergétiques accompagnant chacune des trois phases: agent - action - agi.

Un rythmo-mélodisme sémantique. Ainsi se cristallise la plus petite unité qu’on appellera interaction si on reste dans le rejeu global (corporel-manuel et laryngo-buccal) et proposition si on envisage seulement le rejeu laryngo-buccal ou langage. La proposition est l'ensemble de trois phases: un groupe sujet - un groupe verbal - un groupe complément, rythmé par trois explosions énergétiques successives, une sur chaque phase. Il y a donc dans chaque phase une syllabe plus énergétique que les autres, celle qui coïncide avec l'explosion. La succession des ces trois explosions crée le rythme d'intensité, qui est un rythme universel qu'on retrouve dans toutes les langues. A ce rythme universel d'intensité vont s'ajouter, d'une façon spécifique à chaque langue, des rythmes de durée, de hauteur et de timbre. Ces rythmes de hauteur et de timbre, souvent empruntés phonomimiquement aux objets mimés, vont être utilisés subtilement par l'intelligence et la sensibilité humaines pour rejouer ces objets. Ils vont faire du langage un rejeu rythmo-mélodique sémantique qui jaillit du sens même des mots. Dans une culture de style global, le langage est naturellement rythmo-mélodique et rythmo-sémantique.

2. Le bilatéralisme

Le bilatéralisme est la loi physiologique de l’exploration de l’homme et la loi également de son rejeu, de sa prise de conscience, de sa mémorisation, de son expression et de sa transmission (5)

LE BILATERALISME (5):

Le Bilatéralisme est la loi du balancement, conséquence du triple bilatéralisme du corps humain: droite-gauche, avant-arrière, haut-bas, et de l'existence de ses deux pieds et de ses deux mains. C'est la loi de l'homme debout, se livrant à son activité essentielle: partir à la découverte du monde qui l'entoure pour le dominer économiquement, intellectuellement et spirituellement. Cette exploration du réel, l'homme l'accomplit en se mettant en marche, c'est- à-dire en mettant un pied devant l'autre et en se balançant alternativement dans l'axe droite- gauche tout en progressant dans l'axe avant-arrière. Cette démarche physique, caractéristique de l'homme, le façonne profondément au point d'influencer toutes ses démarches intellectuelles et spirituelles. Démarche physique et démarche intellectuelle sont liées parce qu'elles sont toutes deux un balancement corporel de droite à gauche et de gauche à droite et que le balancement de la marche physique facilite le balancement de la démarche intellectuelle. C'est ce que toutes les grandes traditions ont compris d'instinct et utilisé de façon géniale: pour connaître, mémoriser, transmettre, s'exprimer, l'Anthropos doit se balancer.

Le balancement corporel. C'est la raison pour laquelle toutes les grandes traditions de style oral balancent leurs improvisations et leurs récitations, en les accompagnant d'un balancement corporel, suivant les trois axes du bilatéralisme du corps humain et conformément à l'usage du milieu ethnique. Depuis des siècles, les Juifs balancent leur Tôrâh, les Musulmans balancent leur Coran, les Hindous balancent leurs Védas... Comme le met en relief Marcel Jousse, le balancement corporel est le fondement de toute mémoire efficace. Le petit enfant le sent d'instinct, lui qui se balance pour apprendre ses leçons.

Le balancement de l’expression ou parallélisme. Mais ce n'est pas simplement son corps que l'homme est amené à balancer, c'est toute son expression. C'est une loi universelle, dans les milieux de style oral : un improvisateur ou un récitateur ne peut pas émettre une première proposition sans en émettre aussitôt une seconde, voire une troisième, soit synonymique, soit antithétique, soit synthétique. C'est le phénomène du parallélisme, observé bien avant Marcel Jousse mais que seul celui-ci a su rattacher au triple bilatéralisme du corps humain et à son balancement omniprésent. Ce parallélisme s'exerce d'ailleurs, non seulement au niveau des propositions, mais aussi au niveau d'un ensemble de propositions, pour créer le phénomène des récitatifs parallèles.

Le balancement de la pensée. Plus profondément encore, ce balancement s'exerce au niveau même de la pensée humaine. Penser, c'est étymologiquement peser, c'est-à-dire balancer. La pensée humaine est un balancement perpétuel entre ce qui se joue à l'extérieur de moi et ce qui se joue à l'intérieur de moi et, à l'intérieur de moi, entre ce qui s'est joué et ce que j'essaie d'en rejouer, pour en prendre conscience et l'exprimer. Comparer, opposer consistent en un va-et-vient incessant entre deux objets pour pouvoir les différencier, les classifier, les conceptualiser. (5)

3. Le formulisme

Le formulisme est la loi du stéréotype. L’homme ne pouvant vivre dans une créativité permanente a tendance à reproduire les gestes qu’il a déjà posés. (5)

LE FORMULISME (5):

Le Formulisme est la loi de la stéréotypie, toujours souple et vivante, des gestes humains, que ce soit des gestes utilitaires ou que ce soit des gestes expressifs. L’homme ne peut vivre dans une créativité permanente de ses gestes et il possède une tendance naturelle à reproduire les gestes qu’il a déjà posés.
 
Au niveau des gestes expressifs, le Formulisme va s’exercer aussi bien sur les gestes laryngo- buccaux, dont est constitué le « langage », que sur ce que Marcel Jousse appelle le « corporage-manuélage », constitué des gestes du corps et plus spécialement des mains, créant une certaine stéréotypie des gestes du corps, des mains, du visage et des formules verbales. Si on y regarde de plus près, toute langue possède un certain nombre de formules toutes faites, reprises par tous.

Dans un milieu de style global-oral, la stéréotypie du langage aboutit au phénomène, qualifié par les spécialistes qui se penchent sur les textes traditionnels, soit de « répétitions » lorsqu’on les trouve chez le même improvisateur, soit de « clichés » lorsqu’on les trouve chez des improvisateurs différents du même milieu. En réalité, dans ces deux cas, il s’agit tout simplement de la manifestation du Formulisme, inhérent à toute tradition de style global-oral, qui aboutit à la stéréotypie du langage, soit à l’identique, soit à l’analogue. Dans un milieu de style global-oral, le Formulisme est renforcé par la tendance extrêmement mémorisante de ce milieu. Dans un tel milieu, nous pouvons définir le Formulisme comme la tendance à une certaine stéréotypie dans la réutilisation, souple et adaptée, des gestes préformés par le milieu ethnique, gestes corporels-manuels, gestes laryngo-buccaux textuels et mélodiques, soit pour la facilitation de l’improvisation, soit pour la facilitation de la mémorisation. (5)

4. Les moyens mnémotechnique du geste (5) : comptage, sériage, ordrage et agraphage

LES MOYENS MNEMOTECHNIQUES (5):

Le meilleur moyen pour conserver les « perles leçons » est de les enfiler et de constituer des « colliers », puis d’effectuer plusieurs opérations :

1. Un comptage, afin de savoir exactement combien on a de « perles-leçons », et de n’en rien perdre ;
2. Un sériage, c’est-à-dire de les regrouper par catégories suivant un nombre déterminé d’avance ;
3. Un ordrage sémantique, c’est-à-dire de mettre les « perles-leçons », à l’intérieur d’une série nombrée, dans un certain ordre logique, afin de permettre à la mémoire de passer facilement, d’une perle- leçon à l’autre, sans défaillance ;
4. Cet ordrage sémantique peut être renforcé par un ordrage technique, que Marcel Jousse appelle agrafage, qui vient faciliter le passage quasi automatique, aussi bien, d’un schème rythmique à un autre schème rythmique, que d’un récitatif à un autre récitatif, ou que d’une récitation à une autre récitation.
 
Tous ces procédés relèvent d’une intervention volontaire de l’homme et constituent ce que Jousse appelle les procédés mnémotechniques.

Le fait de compter le nombre de schèmes rythmiques, le nombre de récitatifs que l'on connaît par cœur, le fait de les mettre par séries de 5, de 7, de 10 ou de 15, permet de recenser, dans sa mémoire, le trésor de perles-leçons dont on dispose et d'être capable de se rendre compte qu'on en oublie, comme un pasteur connaît le nombre de ses brebis et sait, au premier coup d'œil, s'il lui en manque une, afin de partir aussitôt à sa recherche. Il est clair que tous ces procédés de comptage sont parfaitement inutiles dans un milieu de style écrit, où la mise par écrit ne permet aucune perte possible de ce qui est couché sur le papier. Il n'en est pas de même dans une culture de style global, où la conservation se fait dans la mémoire et nécessite, sans cesse, ce recensement.  Mais le fait de savoir à tout instant combien de perles-leçons on possède ne permet pas pour autant de savoir quelles perles-leçons on possède. Savoir combien on en a ne suffit pas à savoir ce qu'on a. Là encore, le support écrit n'étant pas utilisé, il va falloir recourir à des techniques mnémotechniques qui permettent au récitateur-remémorateur de se rappeler la succession de ses perles-leçons, sans en oublier une seule.
 
Une première technique est celle de l'agrafage, soit agrafage à l'intérieur du schème rythmique constitué, comme nous l'avons expliqué de deux ou trois balancements, soit agrafage à l'intérieur d'un récitatif, constitué d'un ensemble de schèmes rythmiques, soit agrafage à l'intérieur d'une récitation, constituée d'un ensemble de récitatif.

AGRAFAGE. En ce qui concerne l'agrafage, nous pouvons distinguer : les sons-agrafes, que constituent les allitérations consonantiques, les assonances vocaliques et les rimes, les mots-agrafes, comprenant les mots-agrafes consécutifs, les mots-cadres et inclusions, les mots-jalons et les formules-agrafes, soit initiales, soit conclusives.

ORDRAGE. Cet ordrage peut être symétrique ou logique. Pour ce second ordrage logique : le classement de l'ensemble des colliers-compteurs, composés à la fois des faits et des dits de Rabbi Iéshoua de Nazareth, il semble bien que les synoptiques aient adopté une logique à la fois spatiale et temporelle: celle d'une année liturgique juive, ponctuée par un pèlerinage à Jérusalem. (5)


IV. L’anthropologie soutenant ces lois et mécanisme de la tradition orale.

Marcel Jousse est, d’abord, un expérimentateur qui murira très lentement les réponses fondamentales ; il a beaucoup enseigné et n’a commencé à rédiger la synthèse de sa pensée que très tardivement. Cette synthèse finale de son œuvre restera malheureusement inachevée parce qu'il sera malade dans les 5 ou 6 dernières années de sa vie. Toutes les publications issues directement de ses travaux (L'Anthroplogie du Geste, La Manducation de la Parole, Le Parlant, la Parole et le Souffle) sont posthumes. La plupart de ses très nombreux cours ont été transcrits, mais n’ont pas été exploités que très partiellement pour publication.

Marcel Jousse a une vision globale de l’homme – ce qui veut dire qu’elle ne repose pas sur la dualité corps-esprit ou sur une conception de fonctions supérieures, par exemple : cognitives par opposition à des fonctions inférieures, par exemple : celles du corps.

Ensuite, l’homme ne reçoit pas passivement son environnement, il le capte activement, il « l’intussusceptionne », c’est-à-dire que l’homme a la capacité de porter quelque chose du dehors vers le dedans.

L’homme capte donc activement son interaction avec environnent par une action propre que Jousse appelle un « geste ». Bien plus, c’est un « geste global », ce qui veut dire que tous les organes récepteurs de l’homme ouverts au monde qui l’entoure subissent des modifications internes, parfois microscopiques, d’ordre musculaire, chimique ou électrique. Cette perception met en jeu la totalité du corps, elle est globale. Ce qui est perçu par le corps et qui déborde le domaine de la perception verbale, cognitive est appelée perception « chosale ».

L’homme « intussusceptionne » ses interactions avec son environnement, il stocke ces interactions comme des unités de mémorisation ou « mimèmes » qui peuvent être récupérés, à des degrés divers par la conscience. Quand il prend conscience du « geste » qui se « joue » en lui, il va tenter de l’exprimer en le « rejouant » dans sa globalité. La dimension fondamentale de la capacité de l’homme est le « mimisme », comme expliqué plus haut.

Une dernière notion est très importante : l’interaction, elle-même, est perçue sous ses trois modalités coordonnées. Elle est perçue comme « triphasée », c’est-à-dire comme composition coordonnée d’un « agent - agissant - un agi » (1, 5 et 7)  Cette triple modalité articulée de « l’agent – agissant – agi »  – abstraite et complexe - va également être « rejouée » dans l’expression humaine à travers le rythme (voir plus haut) : rythme , dans le « rejeu » corporel-manuel - ou gestes du corps et des mains - et dans le « rejeu » laryngo-buccal - ou gestes du larynx et de la bouche.

Nous avons préféré faire nous-mêmes cet essai de synthèse de ce qu'il nous semble avoir compris de l'anthropologie de Marcel Jousse - plutôt que de reprendre des synthèses disponibles sur le net (12, 13) qui nous ont semblé discutables parce que mettant l'accent sur une théorisation excessive et reprenant les travaux de Marcel Jousse dans un cadre analytique inapproprié. Ces analyses reposant sur une connaissance superficielle de l'œuvre de Marcel Jousse ne peuvent que nuire à la compréhension de cette œuvre. Nous en donnons un exemple dans le spoiler, ci-dessous - commenté par Yves Beaupérin.

EXEMPLE D'ANALYSE SUPERFICIELLE:

La théorie de Marcel Jousse s’inscrit dans une métaphysique de type moniste et vitaliste, aux influences taoïstes et animistes. L’unité de la vie, du cosmos est le principe fondateur de sa théorie. L’homme s’inscrit dans un mouvement universel d’interactions et d’inter-attractions : « Dans ce cosmos interactionnel, il n’y a que des actions interagissant sur d’autres actions et cela indéfiniment » (p. 47). Selon cette conception originale de l’interaction, les pôles et les relations sont des mouvements, des actions : c’est « l’Agent agissant l’Agi » ou, en d’autres termes, une action qui agit sur une autre action. Ce jeu universel forme un rythme triphasé : « Ce Triphasisme est donc la Loi première et essentielle de l’Énergie cosmologique et cela à toutes les échelles » (p. 47). (12)
Commentaire sur cette analyse
Yves Beaupérin a écrit:Merci de m'avoir connaître cette recension du livre de Marcel Jousse L'Anthropologie du Geste par Fabienne Martin-Juchat (que je connais par ailleurs). Une telle affirmation sur le rattachement de Jousse à une quelconque "métaphysique de type moniste et vitaliste, voire taoïste et animiste" dénote une connaissance superficielle de Marcel Jousse et une projection de l'auteur sur celui-ci, qui d'ailleurs ne me semble pas correspondre à un excès de zèle car une telle affirmation risque davantage de nuire à Jousse que de le servir.

Il y a une visible confusion entre le "globalisme" si cher à Jousse et une soi-disant "unité de la vie" dont parle cette universitaire. Et elle donne à la loi de l'interaction universelle, dont parle Marcel Jousse, une tournure métaphysique qui est totalement absente de la pensée de Marcel Jousse. Sans compter que Jousse ne parle jamais "d'inter-attractions". Marcel Jousse était trop attaché à son orthodoxie et à sa fidélité au siège de Saint Pierre, pour entrer dans une métaphysique qui est étrangère au christianisme. J'ai personnellement abordé, dans la filiation de Marcel Jousse, le rapport du monde créé avec le monde incréé, ce que j'appelle personnellement le Monde d'En Haut et le Monde d'En Bas, dans mon livre Antrhopologie du geste symbolique, et je ne pense pas qu'on puisse y déceler la moindre trace de monisme et d'influence de taoïsme.


Marcel Jousse a une pensée très singulière. Il est plus facile de recenser ce qui a pu l’influencer que de le positionner par rapport à d’autres penseurs ou classer sa discipline dans le panorama intellectuel contemporain. Il est à la confluence de trois cultures : la culture de style oral du milieu paysan sarthois ; la culture de style écrit véhiculée par l’Ecole de Jules Ferry et la culture de style audio-visuel. Il va donc être l’initiateur d’une discipline nouvelle difficilement classable, située aux confins de la psychologique, de l’ethnologiques et de la pédagogie. Il lui donnera lui-même de nom d’ « Anthropologie du geste »


V. L’apport de Marcel Jousse concernant précisément le système des « colliers » et les « perles » de la tradition orale.

« Alors que Pierre Perrier et Frédéric Guigain ne parlent que de « colliers », spécialement à propos des Evangiles, Marcel Jousse parle plus souvent de « colliers- compteurs ». Mais la filiation entre Pierre Perrier et Marcel Jousse est évidente : le premier a repris les intuitions du second en les développant, en particulier, en mettant en évidence les différents « colliers évangéliques » qu’une étude de la Peshitta et de la Peshitto par Frédéric Guigain a confirmé. » (3)
Marcel Jousse fait plusieurs fois référence à la notion de « comptage » dès 1925 et à la notion de « colliers » dès 1934 et l’expression « colliers compteurs » « ordrés et comptés » retrouvés « dans tous les milieux de style oral » est bien présente dans sa synthèse finale restée inachevée.
« Tous les milieux de Style oral ont eu et ont encore des aide-mémoire favorisant la mémorisation et le transport de leurs traditions. Dans certaines civilisations, on a des colliers matériels avec des signes concrets : des figurines, des encoches, pour servir de points de repère et d’orientation pour l’enchaînement des récitations. (3)

« Israël n’a jamais sculpté qu’en soi-même et ses aide-mémoire sont des outils intellectuels, non pas des colliers matériels et morts, mais colliers-compteurs mémoriels et vivants. Et c’est le Séder-Séfer ou Ordeur-Compteur que nous voyons dès le début de la Genèse. Nous sommes toujours dans les lois de la mémoire vivante et gestuelle. »
Antrhopologie du Geste, 1978, p. 235.
 
C’est dans ces Dernières Dictées que Marcel Jousse s’attarde longuement sur le rôle des Apôtres dans la composition des colliers-compteurs et, particulièrement, sur le rôle de l’apôtre Pierre qui a reçu de Jésus le pouvoir de lier et de délier, c’est-à-dire de choisir, dans l’ensemble de ce que Jésus a enseigné ou fait, ce qui sera retransmis à l’Eglise. (3)
« Et voilà pourquoi nous avons affaire à des Sôferim ou Compteurs qui vont compter jusqu’aux plus infimes éléments des Récitations : ils vont compter les brefs ensembles propositionnels qui constituent la « Formule ethnique », toutes les variations possibles d’une voyelle qui donnent un sens différent à la Formule. Ils vont compter les « Balancements ». Ils vont compter des « Récitatifs » ou ensembles de balancements. En même temps, ils vont compter un nombre caractéristique de Récitatifs dans une même « Récitation », et un nombre caractéristique de Récitations dans un Séder- Séfer ou « Collier-compteur de Perles-leçons ». » Anthropologie du Geste, 1978, p. 240.
 

En résumé, la notion de « colliers-compteurs » et « des perles-leçons » chez Marcel Jousse vient essentiellement de l’observation des récitations transmises par le milieu ethnique palestinien – donc dans la tradition araméenne.

Sources

Nous devons l’essentiel de cet exposé à Yves Beaupérin, directeur pédagogique de l'Institut Européen de Mimopédagogie Marcel Jousse. Nous avons principalement eu recours à un de ses articles (1), à un de ses livres (2), à son aimable communication sur « La notion de « colliers compteurs » dans l’anthropologie du geste de Marcel Jousse » (3) et au site de l’Institut de Mimopédagogie (5)

1. http://mimopedagogie.pagesperso-orange.fr/Beauperin/Presentationgenerale/AuconfluentSOetSE.pdf
2. Le rabbi Iéshoua de Nazareth. Yves  Beaupérin. Ed. Désiris. 2001.
3. La notion de « colliers-compteurs » dans l’Anthropologie du geste de Marcel Jousse. Document aimablement communiqué par Yves Beaupérin ;
4. http://www.marceljousse.com/biographiepetit.htm
5. http://mimopedagogie.pagesperso-orange.fr/presentationMJ.htm
6. http://www.pictogrameditions.qc.ca/pages/evancal2.html
7. http://carmina-carmina.com/carmina/musicotherapie/textmusico/jousseg.htm
8. http://www.interbible.org/interBible/cithare/recitatif/2014/recitatif_140328.html
9. http://pierre-janet.com/JSarticles/2006/rg06.doc
10. http://www.marceljousse.com/PedagogieDuCorps.htm
11. http://www.scopalto.com/nunc/25/marcel-jousse
12. http://questionsdecommunication.revues.org/7296
13. http://semioticon.com/seo/J/jousse.html


Dernière édition par Roque le Mer 7 Mai - 21:15, édité 2 fois (Raison : Ajout d'un schéma)

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Re: Marcel Jousse, découvreur du style oral

Message  DenisLouis le Mar 6 Mai - 9:56

Tout à fait intéressant pour moi, je vais regarder plus en détail. Ca me semble en rapport avec certaines approches du langage comme mouvement du corps plus ou autant qu'activité de l'esprit ; en fait il y a toujours les deux, même dans la lecture visuelle les yeux effectuent des mouvements qui ne sont sont pas les mêmes dans la lecture d'un livre, d'un parchemin ou de l'écran de l'ordinateur ( ou le regard tend à s'éclater en une multiplicité de points avec une grande rapidité, menaçant même la cohérence du message, alors que dans la lecture du livre il y a des mouvements d'allers-retours réguliers le long des lignes).
Quand on voit les juifs lire la Thora, il y a un balancement du corps, qui se retrouve aussi chez les lecteurs du Coran (même dans la lecture à voix basse, les lettres sont articulées par la bouche).

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Re: Marcel Jousse, découvreur du style oral

Message  Roque le Mer 7 Mai - 13:36

Jean-Rémi LAPAIRE de l’Université Bordeaux-Montaigne interviewe : Edgard SIENAERT de l’Université du Free State, Bloemfontein, Afrique du Sud sur un livre qu’il vient de faire paraître sur la pensée de Marcel JOUSSE.
http://www.youtube.com/watch?v=dnybyYzM_90


Vidéo à 23mn20 : « Ce sont les étudiants [zoulous] qui m’ont appris à comprendre Jousse parce que, eux, je n’ai pas eu à les enseigner. Il [Jousse] est en eux, c’est évident. Ils ont la tradition orale, ils la connaissent. La seule chose en quoi je peux les aider, c’est de montrer que ce n’est pas ethnique, que c’est anthropologique. »

Vidéo à 25mn00 : « Le livre sur l’oralité de Marcel Jousse de 1925 [« Le style oral rythmique et mnémotechnique chez les verbo-moteurs »] est le seul où l’oralité est vue de l’intérieur. »

Quelques phrases de l’animateur, extraites de Jousse, pour relancer le débat et questionner Edgar SIENAERT :

« Toute pensée est gestuelle. »
« Le geste est le mouvement intelligé par un être vivant. »
« Le style c’est l’homme tout entier qui s’offre au réel, qui reçoit le réel, qui rejoue le réel. »

SIENAERT répondant à cette dernière citation situe très clairement le conception du " réel " de Jousse et permet d'éviter toute fausse interprétation sur la prétendue vision métaphysique ou philosophique des relations entre le Cosmos et l'Anthropos de Jousse - de commentateurs n'ayant qu'une connaissance superficielle de sa pensée comme cette assimilation de la pensée de Jousse à la philosophie de Bergson dans le spoiler qui suit (de même que le dernier spoiler du premier post).

AUTRE COMPREHENSION SUPERFICIELLE DE JOUSSE:


Jousse reprend la pensée du philosophe français Henri Bergson (1859-1941) sur le cosmos. Il le définit comme un jeu infini d’interactions qui se meuvent dans l’univers. Rien n’est isolé. Tout est énergie en mouvement. Dans l’univers, l’humain n’est pas isolé non plus. Il est pris lui aussi dans ces interactions que Jousse va appeler « gestes interactionnels ». On voit ici que le concept de « geste » pour Jousse ne se limite pas à une activité musculaire humaine. Il s’agit plutôt de mouvements, de phénomènes qui agissent dans l’univers.
 :arrow: http://www.parole-et-geste.org/la-gestuation/4/16/letre-humain-un-etre-mimeur.html

Vidéo à partir de 57mn00 :
SIENAERT a écrit:« Quelqu’un m’a demandé un jour mais qu’est-ce que c’est que le réel ? Le réel pour Jousse … il n’y a pas de réel en dehors, bon … pour être provocateur : il n’y a pas d’intérieur et il n’y a pas d’extérieur, il n’y a que ce qui est entré en vous. Ce qui n’est pas entré en vous n’existe pas. Ça semble provocateur, mais en fait ça ne l’est pas, c’est tout à fait vrai. Ce qui n’est pas entré en vous n’existe pas. Cela doit être entré en vous d’une façon ou d’une autre par un de vos sens, sinon le chose n’existe pas. Donc tout ce qui est extérieur : mouvement par exemple ou action … disons ce que nous appelons action cosmique : un agent agissant un agi, tout est interactionnel, ça n’existe qu’au moment où ça rentre en vous.

A ce moment Jousse appelle cela non plus un mouvement ou une action, mais un geste, c’est à dire que c’est sur la voie de la conscienciation. Le geste est mimique, ce qui, en fait, est un pléonasme parce que le geste est nécessairement mimique. Le mimisme est la conscienciation du Cosmos par l’Anthropos. C’est pour ça que j’ai dit que le geste de Jousse c’est cela [ici  SIENAERT fait un large mouvement de la main droite : d’abord un arc de cercle vers le bas qui se complète dans le sens horaire et qui remonte ensuite plus haut que la position de départ de la main] … geste, c’est-à-dire que vous avez le réel, les objets, le cosmos, l’autre … tout ce que vous voulez, il entre en vous et vous le conscienciez, ce sera peut-être subconscient, ce sera peut-être inconscient, ça va vers la conscientiation, c’est ça le mécanisme. La fonction de l’homme dans l’univers c’est de consciencier l’univers. C’est tout. Un homme qui ne … c’est vrai qu’aujourd’hui, il est plus facile de parler d’Anthropos que d’Homme … un anthropos qui ne consciencie pas son univers, son cosmos ne joue pas sa fonction. Donc, il retombe dans la biologie ou la zoologie ; ce n’est pas de l’anthropologie.

Etre un anthropos, c’est consciencier, ça va donc au mime, on intellige, on propositionne et finalement – si vous voulez suivre Jousse jusqu’au bout - ça sublime. Donc un homme mimeur, intelligeur, propositionneur, sublimeur … [ici  SIENAERT refait le large mouvement de la main décrit plus haut] … et le geste va vers l’infini. Ça c’est toute la cosmologie de Jousse. Il dit : ça n’est pas une question religieuse, c’est une question d’anthropologie, vous êtes propulsés et la propulsion ne s’arrête nulle part. Si vous voulez la faire arrêter à la mort et vous ne voulez pas aller dans l’invisible, ça c’est votre décision. Il dit : « pour moi le choix est fait, vous le suivez jusqu’au bout ou non, je ne suis pas un convertisseur ».

Mais ce qui est anthropologique c’est que tous les hommes ont en eux un sens de l’invisible. Ceux qui sont tout à fait rationnels vont chercher l’invisible, vous cherchez à rendre ce qui est invisible, pour le moment, visible par le microscope pour l’infiniment petit, par des macroscopes l’infiniment grand. Ils vont à rendre visible ce qui, pour le moment, est invisible et quelque part, un jour nous saurons. Pour les gens qui sont dans les sciences de la révélation, ils commencent par l’invisible donc le visible est la réflexion, l’image ou l’écho. Ils commencent là où les autres veulent finir. C’est  vous de choisir, Jousse parle de sa voie scientifique, c’est-à-dire une science qui mène nécessairement vers l’invisible. Mais, encore une fois, c’est pas une question religieuse, c’est une question anthropologique, il faut bien s’entendre là-dessus.

« Je ne suis pas un convertisseur. ». D’ailleurs il ne m’a pas encore converti. C’est là que je bute contre Jousse. Je ne vais pas jusque-là. »

Cette dernière précision permet d'éviter la confusion entre démarche religieuse et anthropologique. SIENAERT précise que lui-même - bien que " joussien " (il a consacré 35 ans de sa vie a étudier Marcel Jousse) - n'est pas croyant.

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Re: Marcel Jousse, découvreur du style oral

Message  lhirondelle le Jeu 8 Mai - 15:59

Il y a une trentaine d'années de cela, j'ai participé à un groupe de rythmo-catéchèse, basée sur les travaux de Marcel Jousse. On apprenait des paraboles et l'évangile de Marc, par coeur, sur des mélodies très simples, en se balançant et en faisant des gestes. Eh bien, je connais encore de longs passages, tant d'années plus tard.
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Re: Marcel Jousse, découvreur du style oral

Message  Roque le Jeu 8 Mai - 17:54

lhirondelle a écrit:Il y a une trentaine d'années de cela, j'ai participé à un groupe de rythmo-catéchèse, basée sur les travaux de Marcel Jousse. On apprenait des paraboles et l'évangile de Marc, par coeur, sur des mélodies très simples, en se balançant et en faisant des gestes. Eh bien, je connais encore de longs passages, tant d'années plus tard.
Chère lhirondelle, je crois comprendre pas mal de chose sur le plan théorique de ce que dit Jousse. Mais il y a le côté pratique que je ne saisis pas.

Peux-tu nous expliquer, puisque tu en as l'expérience, comment les gestes, le balancement et la mélodies peuvent aider à mémoriser ces textes ? Et est-ce que cette mémorisation change la rapport au texte ?

De toute façon les conditions de mémorisation en français ne sont pas celle de l'araméen. Les textes français traduits sur le grec n'ont (évidemment pour moi) pas les mêmes rythmes, symétries, assonances, rimes, longueur de souffle, etc. ... que les textes araméens conçus au départ dans la tradition orale.

http://www.youtube.com/watch?v=vzkfXNiQT9M

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Re: Marcel Jousse, découvreur du style oral

Message  lhirondelle le Sam 10 Mai - 17:32

Comment ? Ça, je n'en sais rien ! Je sais juste que ça fonctionne.
Le balancement, c'est le premier "plaisir" que nous connaissons. Il paraît que ça vient du temps où nous étions dans le ventre de notre mère, quand elle marchait. Le fait de se bercer, de se balancer nous relierait à cette époque de notre existence.
Associer une parole à un geste aide à se rappeler. C'est ainsi que j'ai appris à lire : une lettre, un geste !
Je ne sais pas si le balancement à un effet hypnotique, mais je pense qu'il y a quelque chose du genre qui doit intervenir. Peut-être que cela induit une détente qui rend l'esprit réceptif.
Pour ce qui est de la rythmique du texte, celui que l'on apprend en rythmo-catéchèse est justement conçu pour pouvoir coller au balancement.
Quand tu chantes une chanson bien écrite, la mélodie soutient le rythme du texte.
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Re: Marcel Jousse, découvreur du style oral

Message  Idriss le Lun 9 Nov - 21:52

DenisLouis a écrit: Ca me semble en rapport avec certaines approches du langage comme mouvement du corps plus ou autant qu'activité de l'esprit ;
Quand on voit les juifs lire la Thora, il y a un balancement du corps, qui se retrouve aussi chez les lecteurs du Coran (même dans la lecture à voix basse, les lettres sont articulées par la bouche).


Nous sommes habitué aujourd'hui à entendre le Coran psalmodié suivant un "modèle" oriental.
Le modèle traditionnel Marocain  est très rythmé (  ici  faute de mieux, j'ai pas trouvé plus caractéristique...) Cela ressemble plus à une litanie genre "mantra"...on voie aussi la participation du corps ( contenu, on sent qu'ils se retiennent!

Plus "populaire":
Spoiler:


Cette tradition tend à se perdre, le modèle "oriental" hégémonique  prenant le dessus!
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Re: Marcel Jousse, découvreur du style oral

Message  Idriss le Dim 29 Nov - 19:58

Australie : la mémoire des Aborigènes remonte à plus de 7000 ans

http://espace-temps.blogs.nouvelobs.com/archive/2015/09/18/australie-la-memoire-des-aborigenes-remonte-a-plus-de-7000-a-569690.html

Certaines civilisations n'écrivent pas leurs légendes, leurs souvenirs, leur histoire. Cela ne les empêche pas pour autant de les transmettre, de bouche à oreille, pendant des générations. Des centaines de générations, voire des milliers. C'est le cas des Aborigènes d'Australie qui, selon une étude qui vient d'être publiée dans la revue Australian Geographer, perpétueraient des récits vieux d'au moins 7000 ans.

Patrick Nunn, professeur de géographie à l'université de Sunshine Coast (Australie), aidé du linguiste Nick Ried, a recueilli des récits aborigènes de 21 sites le long de la côte australienne, qui décrivent une époque où le niveau des mers était beaucoup plus bas qu'aujourd'hui.

Les histoires aborigènes, qui se recoupent, évoquent des détails du paysage aujourd'hui sous les eaux. Ils parlent de bandes de terre permettant de passer d'un point à un autre, d'îles aujourd'hui disparues... tout ceci pouvant être mis en correspondance avec ce que nous connaissons du niveau des mers avant leur montée (provoquée par la fonte des glaces après la dernière période glaciaire).

"Ces histoires parlent d'un temps où la mer a commencé à s'avancer et recouvrir les terres, et des changements que cela a provoqué pour le mode de vie des gens, les changements dans le paysage, dans l'écosystème et les problèmes que cela a causé dans leur société", explique Patrick Nunn. Et il ne s'agit pas d'un ou deux cas isolés : "Il est important de noter que ce n'est pas juste une histoire qui décrit ce processus. Il y a beaucoup, beaucoup d'histoires, toutes constantes dans leur narration, dans 21 sites situés tout au long de la côte australienne".

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Re: Marcel Jousse, découvreur du style oral

Message  -Ren- le Dim 29 Nov - 20:18

Wow ! Merci pour ce partage, je viens de faire une découverte :shock:

_________________
...S'il me manque l'amour, je suis un métal qui résonne, une cymbale retentissante (1 Cor XIII, 1)
>> Mon blog change d'adresse pour fuir la pub : https://blogrenblog.wordpress.com/ <<
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Re: Marcel Jousse, découvreur du style oral

Message  Roque le Lun 30 Nov - 13:59

Le même lien dit également ceci :
Patrick Nunn pense que " ces histoires ont été transmises depuis aussi longtemps en partie à cause de la rudesse de l'environnement naturel australien, qui impliquait que chaque génération doive transmettre ses connaissances à la suivante de manière systématique afin d'assurer sa survie.
Je suppose que cette transmission n'a pu être continue sur une aussi longue période sans l'appui sur des " métiers de la transmission " et même des fonctions dévolues par la structure socio-politico-religieuse de la cité ou du peuple (c'est à dire par des institutions) - même si la survie était en jeu.

Je fais cette supposition à partir de l'histoire juive de l'AT où le support de transmission a été selon les époques successivement aux mains des juges, des rois, des prophètes, des sages ou des prêtres. Chaque institution a été prise en relai par une autre à chaque fois qu'elle a été défaillante (destruction du Temple, disparition de la royauté, etc ...). Cette transmission sur la longue durée n'a jamais été aux seules mains des individus (parce que cette notion n'existait pas) ou même d'une famille et d'une seule tribu.

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